Interview n°1 : Jacques-Pierre Mariot, Président de la Fabrique Spinoza
Et si l’on faisait les présentations ? Jacques-Pierre Mariot, récemment nommé président de la Fabrique Spinoza par le conseil d’administration, s’est prêté à l’exercice des trois questions. Il inaugure ainsi une série d’interviews qui lève le voile sur le think tank du bonheur citoyen.
Jacques, peux-tu en quelques mots nous faire part de ton parcours ?
J’ai démarré il y a plus de 30 ans, eh oui !, après mes maîtrises de psychologie sociale et clinique, puis un DEA de psychologie du travail, comme consultant et formateur aux techniques de créativité dans un important cabinet de conseil. Aujourd’hui banalisées, ces techniques étaient alors une vraie révolution. Elles bousculaient le fonctionnement hiérarchique, cloisonné de l’entreprise et mobilisaient la dimension émotionnelle. Parallèlement, avec quelques consultants pionniers, nous avons introduit de nouvelles approches de développement personnel issues de la « humanistic psychology ». J’ai d’ailleurs à cette époque également exercé pendant quelques années en tant que praticien. A mon retour des USA dans les années 80, je fonde ACME Consultants, que je dirige encore aujourd’hui. Nous y réalisons des études qualitatives tendancielles destinées à piloter les projets d’innovation. Il s’agit de déchiffrer les attentes des clients ou les besoins des citoyens, de saisir la dynamique des tendances sociétales soit pour valider des projets, soit pour s’en inspirer et inventer de nouveaux concepts de services ou de produits. Les applications sont variées. Nous avons par exemple conçu une nouvelle offre de services au sein des terminaux aériens pour Aéroports de Paris, testé un nouvel objet de mobilité électrique pour Renault, ou encore collaboré avec un grand bailleur social, une filiale de la Caisse des Dépôts, afin qu’il réponde mieux aux attentes de ses locataires.
Qu’est-ce qui t’a poussé à rejoindre la Fabrique Spinoza ?
Question simple et difficile à la fois…
Le psychologue que je suis ne s’est jamais satisfait d’une approche purement individualiste. Ce que nous sommes est à l’intersection de ce qui nous détermine (notre éducation, notre origine sociale…) et de notre propre responsabilité d’être l’acteur de notre vie avec tous ces « bagages » que nous n’avons pas choisis. Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours milité pour une société « meilleure », plus juste, plus ouverte. En 1990 lorsque j’ai pris une année sabbatique pour faire le point, je me suis impliqué dans une ONG, Architectes Sans Frontières. C’est au cours d’une mission au cœur du conflit entre la Serbie et la Croatie, que j’ai touché du doigt le malheur de la guerre, à 1 h 30 d’avion de Paris ! Alors oui, il est à la fois naturel et fondamental pour moi de m’emparer du concept de bonheur et d’en faire une cause à défendre.
Je suis viscéralement attaché aux valeurs portées par les Droits de l’Homme, à la démocratie, à la tolérance. Lorsqu’Alexandre m’a parlé de son projet, je me suis souvenu que la « recherche du bonheur » figurait en toutes lettres dans la déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776, comme un droit inaliénable des individus.
Je considère donc le bonheur comme un enjeu Politique au sens noble du terme. Avec, non pas un P majuscule, mais avec un P géant ! Un thème fédérateur, trans-partisan, qui oblige à penser autrement, qui permet de dessiner autrement notre vivre ensemble. Mais aussi un concept, et c’est ça aussi qui est novateur, qui se définit plus par sa recherche que par un contenu déjà défini, prêt à penser et prêt à utiliser… Pour moi la Fabrique est un lieu de débat, qui débat pour fabriquer du positif, à l’intersection de l’individu et de la société.
En être aujourd’hui le président est pour moi une responsabilité, un honneur, mais également une joie que je tiens ici à vous faire partager.
Quels sont, en tant que Président, tes projets pour la Fabrique ?
Mes projets sont bien sûr motivés par le désir d’amplifier, de faire rayonner et de consolider cette belle aventure. Je vais en sélectionner trois.
Tout d’abord je souhaiterais que nous contribuions à faire disparaître l’image légèrement « fleur bleue », angélique ou carrément « bobo » de la notion de « bonheur citoyen » en nous appuyant sur les résultats issus de la recherche scientifique (neurocognitive par exemple) et en confrontant davantage les acteurs de l’action publique à ce concept (décideurs politiques, économistes, syndicalistes) .
Ensuite, nous devons nous enrichir en nous connectant en permanence aux multiples initiatives et réflexions de tous les citoyens, dans toute leur diversité, là où ils se trouvent, là où ils agissent. Ils sont, par leur « manière de faire » également porteurs d’une expertise précieuse. Il me semble donc qu’une formation aux techniques d’animation destinée aux différents responsables de nos groupes de réflexion sera des plus utiles pour faire remonter ces multiples expériences.
Enfin, vous vivez comme moi, je pense, cette spécificité du pessimisme français que j’ai baptisée (excusez le néologisme) la France « mo-reuse ». Je souhaiterais qu’un groupe de travail de la Fabrique contribue à élucider ce particularisme du mal-être français non pas pour une satisfaction purement académique, mais pour en dégager des leviers d’actions que nous pourrions ensuite porter là où il faut.
Jacques Pierre Mariot, 65 ans, Psychosociologue, travaille dans le Conseil en innovation chez Acme Consultants.





